Crédit : Stéphane Lefebvre
Anonymement, par le biais d’un questionnaire sur internet, j’ai recueilli les paroles de 130 femmes qui empruntent l’espace public. Ce n’est pas une étude sociologique, juste un moyen d’entendre ces femmes qui ne se sentent pas toujours à l’aise dans la rue. J’en ai rencontré d’autres qui se rebiffent contre les agressions qu’elles subissent, parfois dans l’indifférence générale.
Femmes vs Predators

Mercredi 23 avril, vers 22h30, un homme a agressé sexuellement une femme de 29 ans dans le métro lillois, sous le regard apathique des passagers, qui ont même été jusqu’à changer de rame.

Deux jours plus tard, l’action du collectif “Stop harcèlement de rue” à Bastille tombe donc à pic dans l’agenda médiatique. Pour exprimer leur colère et leur ras-le-bol, des femmes et quelques hommes s’activent, sous l’oeil intrigué des passants et celui, attentif, des caméras. Que manigancent-ils ? La réappropriation symbolique de l’espace public.

“On était deux, puis quatre, et maintenant 25” se réjouit Stéphanie, co-organisatrice du collectif “Stop harcelement de rue” tandis qu’elle finit de préparer les dernières affiches. Sur le modèle du “Hollaback”, mouvement américain contre le harcèlement de rue, le collectif s’est créé en février dernier.

Agée de 40 ans, habitant à Paris, Stéphanie explique subir un harcèlement de rue plusieurs fois par semaine. De quoi empoisonner son quotidien, au point qu’aujourd’hui elle n’en peut plus.

 

 

Construire des "zones sans relou"

 

Alors pour contre-attaquer, rien de tel que la sensibilisation. Pour expliquer que siffler quelqu’un n’est pas un compliment. Que le harcèlement n’est pas de la drague.

“Le harcèlement de rue est un comportement non désiré, non sollicité, alors qu’on a signifié, y compris de manière non-verbale, qu’on ne souhaitait pas être importunée. La drague est un rapport bienveillant, où l’on a envie de connaître l’autre”, précise une militante. 

C’est cernée de journalistes que la rue de Lappe est baptisée “zone sans relou” à renfort de panneaux. Les passantes et passants qui reçoivent les tracts affichent pour la plupart leur solidarité. Ceux qui le veulent peuvent noter un fait ou un propos marquant sur une ardoise. Ou à la craie, par terre. Les membres du collectif en font la démonstration.

 

Crédit : Laura Fernandez Rodriguez
Inauguration de la "zone sans relou" rue de Lappe, vendredi 25 avril 2014
Cécile, militante du collectif "Stop harcèlement de rue"
Hier, rue des Orteaux, un homme m'a dit "jolie poitrine!"

Bilan ? Le collectif peut se targuer d’avoir noué un partenariat avec la mairie de Paris: “une charte anti-relous” devrait bientôt voir le jour.

Et il n’y a pas que dans la rue que les femmes peuvent se sentir mal à l’aise ; certains espaces sont devenus non-mixtes, peu à peu désertés par des femmes qui ne s’y sentaient pas à leur place. C’est notamment le cas des cafés à Aubervilliers, où le collectif “Place aux femmes” a décidé d’inverser la tendance. Je vais à leur rencontre le 29 avril, alors qu’elles tiennent une réunion au café du Roy.

 

“Je ne suis pas très café, pas à Aubervilliers en tout cas”

 

Lorsque je sors du métro ce mardi-là, il pleut. Ça sent l’asphalte mouillé et le maïs grillé. Au milieu d’une forte présence masculine, je demande mon chemin à une jeune femme, qui m’accompagne très gentiment jusqu’à ma destination en m’abritant sous son parapluie. Elle doit avoir 25 ans.

“Je ne suis pas très café, pas à Aubervilliers en tout cas”, me dit-elle quand je lui raconte la raison de ma présence. “Si vous y allez, vous ne pouvez pas boire votre café tranquille, vous vous faites coller, embêter.”

J’arrive devant l’établissement, c’est-à-dire devant la terrasse qui est occupée exclusivement par des hommes. Je rentre et découvre que les membres de “Place aux femmes” sont déjà arrivées. Du moins une partie d’entre elles, six ou ou sept qui se sont installées au fond de la salle et sortent des biscuits apéritifs de leurs sacs. Parmi elles, des jeunes femmes qui ont manifestement la vingtaine, quand d’autres doivent approcher leur soixantaine.

 

“Les cafés d’Aubervilliers sont confisqués”

 

Dur de les louper, ces femmes réunies toutes ensemble. D’autant que quelques-unes arborent fièrement un petit foulard à pois noué autour du cou. Leur marque de reconnaissance. Bien vite, les tables sont rapprochées, réunies, pour rassembler la quinzaine de participantes qui commencent à commander des Kir et à plaisanter.

Maguy, très volubile et tout en éclats de rire, raconte à une nouvelle venue que le café est “un symbole de l’espace public, car c’est un espace non-égalitaire”. “C’est ici que tout a commencé, qu’on s’est révoltées, sur la terrasse”, se rémémore Maguy. C’était en avril 2011.

“Les cafés d’Aubervilliers sont confisqués, envahis par les hommes. Alors un jour on en a eu assez. Il y avait ce café qui venait d’ouvrir et qui était déjà rempli d’hommes en train de fumer. Nous on a refusé de s’en aller. On s’est dit que c’était pas à nous de partir”.

Monique, autre membre historique du collectif, prend alors sa plume et écrit à ses amies qu’il y en a marre. Et ça prend. “C’est le café qui nous a créé”, conclut Maguy. Elles se réunissent un mardi sur deux depuis.

“Vers 19h, on a choisi cette heure là car c’est là qu’il y a le moins de femmes dans les cafés”, raconte Horia. Elles doivent faire à manger, s’occuper des enfants. Nous on dit qu’il faut savoir se détacher des tâches quotidiennes et aller au café”.

 

 

Et pour inviter les autres femmes à les imiter, elles viennent d’élaborer un label : “ici, les femmes se sentent chez elles aussi”, à apposer sur les devantures des cafés qui donnent “confiance aux femmes” et qui acceptent de signer une charte. 3 labels ont été décernés jusqu’ici.

 

Crédit : Laura Fernandez Rodriguez
Le label de "Place aux femmes" pour ramener les femmes dans les cafés

Ce soir-là, elles discutent avec passion de l’organisation d’un spectacle féministe le 7 juin prochain. Pour son anniversaire, trois ans déjà, le collectif vise la réappropriation du café et des rues alentours : Typhaine, jeune femme présente ce soir là, repérée par le collectif lors d’un colloque à Strasbourg, va y déclamer un manifeste écrit par la féministe Fanny Raoul en 1801. Yeux clairs, cheveux très longs, visage volontaire, Tiphaine déborde d’idées de mise en scène.

Tout au long de leur réunion, le rapport de mixité dans le café varie peu : mises à part elles, il n’y a qu’une ou deux femmes dans le café, pour plus d’une dizaine d’hommes.

 

Passer pour “une femme dépravée ou facile”

 

“Si tu vas dans un café à Aubervilliers, il y a de fortes chances pour que tu passes pour une femme dépravée ou facile”, m’explique Philippe, un habitué, sous l’oeil bienveillant de Medhi, le gérant. “Les gens ne sont pas très ouverts”, observe-t-il.

“Quand elles viennent, elles sont posées, ça se passe bien”, réagit Medhi. Le label qu’on a apposé devant l’entrée, c’est pour les rassurer”, affirme-t-il.

Louisa, jeune femme d’origine algérienne membre de Place aux femmes, me raconte qu’historiquement, l’immigration de travail, essentiellement des hommes en provenance des pays du Maghreb, a laissé les femmes aux pays. Et “en Algérie, les femmes ne vont pas au café”, remarque-t-elle. Quand les femmes sont venues s’installer à Aubervilliers, les mêmes répartitions de l’espace ont eu tendance à se mettre en place. Créant parfois un sentiment de malaise du fait d’un manque de mixité.

A 21h30, la réunion se termine. Elles se retrouveront dans deux semaines. Et puis, le 7 juin, c’est toute la rue qu’elles conquerront à l’occasion du spectacle féministe de Typhaine.

“Place aux femmes met un label pour indiquer que les femmes sont les bienvenues. C’est une action d’”empowerment” [Emancipation, NDLR] mais qui ne va pas à la source du problème : la question de la domination. On trouve des solutions temporaires de protection, des sortes de pansements.” estime Chris Blache, co-fondatrice de l’association “Genre et ville”, qui interroge l’organisation sociétale en vigueur au prisme du genre.

 

Proies potentielles et rappels à l’ordre sexués

 

"Les femmes se sentent perçues comme des proies potentielles dans l’espace public”, affirme Yves Raibaud, géographe ayant travaillé sur la ville et le genre à Bordeaux.

“Les femmes subissent des “rappels à l’ordre sexués”, souligne Marylène Lieber, sociologue du genre : regards, commentaires désobligeants, rapprochements non sollicités, “renvoient la femme à l’idée qu’elle n’est pas légitime dans l’espace public”.

“Toutes ces petites interpellations, brimades, sont des ruptures des modalités de sociabilité usuelle entre deux inconnus, qui font que les femmes ont un sentiment d’insécurité”, poursuit-elle.

D’ailleurs, les chiffres en la matière parlent d’eux-mêmes : 67,1 % des Franciliennes déclarent avoir peur, au moins de temps en temps, dans les transports en commun, à leur domicile ou dans leur quartier le soir, contre 34,3 % des hommes, selon une étude de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile-de-France de 2012.

Une femme sur cinq âgée de 18 à 29 ans a essuyé hors de son ménage des injures, une sur dix a subi des caresses et des baisers non désirés et autant des menaces. Pour les délits plus graves, 3,5 % de ces femmes ont subi une agression physique, 2,2 % un viol et 1 % des vols avec violence, indiquait l’Insee dans une étude portant sur les années 2005-2006.

Les statistiques sur les agressions doivent être considérées avec prudence : d’abord parce que les femmes peuvent limiter leur accès à l’espace public pour réduire les risques. Et ensuite parce que les forces de l’ordre n’enregistrent que les faits constatés : “une femme qui veut porter plainte parce qu’elle a été plaquée au sol par un inconnu, si elle n’a pas d’ecchymoses, ne peut rien prouver”, résume Yves Raibaud.

Aurore, étudiante en médecine de 29 ans, a déposé plainte suite à l’agression dont elle a été victime en décembre dernier. Je la rencontre en fin d’après-midi dans un café parisien. D’une voix douce, avec des mots durs, Aurore raconte. L’agression. La peur. Et la pratique du self-defense, depuis, une fois par semaine en cours individuel, et sans compter les stages.

Elle m’explique que la pratique de ce sport lui permet d’être plus “alerte” dans l’espace public, de faire plus attention. Même si elle a repris confiance en elle, elle conserve des “séquelles” de son agression et n’emprunte plus les transports en commun seule le soir, préférant opter pour un taxi. 

 

 

“Apprendre aux filles à faire usage de leur force”

 

J’interroge Marylène Lieber sur l’attitude d’Aurore qui peut sembler ambivalente : réappropriation de l’espace public grâce au self-defense et rejet des transports une fois la nuit tombée. “Toutes les femmes ont des stratégies d’évitement, d’auto-restriction”, me confirme-t-elle, évoquant dans ce cas précis le “traumatisme” de l’agression subie.

“Le self-defense permet d’avoir davantage d’armes face à une agression, savoir comment réagir. Apprendre aux filles à faire usage de leur force est déjà une manière de lutter contre le sexisme, même si cela ne suffit pas”, conclut-elle.

Je décide de me rendre à un stage de self-defense féminin pour voir ce que les filles y apprennent, sur elles et sur la rue. Dimanche 11 mai, j'assiste à la session organisée par “Ladies system defense”, dans le 12ème arrondissement de Paris.

 

Les filles verbalisent : "Restez à distance !" et contre-attaquent

"Apprendre la bagarre"

 

Une trentaine de filles ont répondu présentes cet après-midi-là. La plupart ont la vingtaine.

Dès le début de la formation, l’accent est mis sur le harcèlement de rue : il s’agit de savoir “faire face à ces violences en tant que possibles prémices d’une agression physique” comme me l’explique Laurent, gendarme.

En observant les visages concentrés des filles qui écoutent la présentation des cinq formateurs présents, certaines têtes me paraissent familières. Quatre militantes du collectif “Stop harcèlement de rue” sont là. Non pas pour représenter le collectif, comme elles me l’expliqueront plus tard, mais pour "voir", pour “apprendre la bagarre”.

Avant “la bagarre”, les filles apprennent des stratégies “pour ne pas être cataloguées comme des proies potentielles” : "marcher d’un pas assuré, la tête haute, le regard droit” par exemple.

C’est ensuite devant une assistance médusée que Fabrice, 17 ans de GIPN [Groupe d'intervention de la police nationalen NDLR] et 34 ans de gendarmerie, exécute des techniques de défense. Le crédo : se sortir de toute situation, et aussi éviter de tomber dedans”.

Par équipe de deux, jouant tantôt le rôle de l’agresseur et tantôt celui de l’agressée, les filles verbalisent une injonction comme “restez à distance”, apprennent à donner quelques coups bien placés, notamment dans les parties génitales, et à se sortir de situations comme un étranglement, une empoignade par le bras ou les cheveux, ou un plaquage au sol.

En fin de stage, la mise en situation va même jusqu’à simuler un harcèlement de rue, voire une agression physique : les filles déambulent dans la salle, lumières éteintes, tandis que les formateurs les apostrophent, parfois de manière très agressive, pour tester leurs réactions en situation de stress.

 

 

 

“Je trouve ça très bien”, me raconte Julie, 26 ans, qui a participé à son premier stage de self-defense. “J’ai pas mal de copines qui se sont fait agresser, j’aimerais bien les amener. Nous avons les clés en nous pour nous défendre”, estime-t-elle.

“Ces sports peuvent modifier l’attitude corporelle, la posture des femmes. Ils peuvent avoir une incidence sur le rapport mis en place lors d’une interaction dans l’espace public”, confirme Marylène Lieber.

 

Se sentir plus légitime dans la rue

 

“Cela peut procurer une autonomie, permettre aux femmes de réinvestir la rue en s’y sentant plus légitimes”, conclut-elle.

Se sentir plus légitime dans la rue : on en revient finalement toujours là. “La ville est faite par et pour les hommes”, lâche Yves Raibaud, qui a étudié comment les équipements sportifs comme les skate park ou les terrains de football se retrouvaient de fait accaparés par les garçons.

“Les femmes ne stationnent pas dans l’espace public”, relève-t-il. “Une femme occupant l’espace public à la tombée de la nuit va être perçue comme étant potentiellement une prostituée, et systématiquement être abordée”.

Pour s’élever contre cette domination masculine et ces représentations sociales, je découvre l’existence d’un collectif, groupe féministe LGBT qui veut se réapproprier la rue et la nuit dans le même temps lors d’une marche de nuit féministe prévue pour le 13 juin prochain.

Particularité : le collectif éphémère de la marche du 13 juin, comme il s’est lui-même baptisé, a choisi la non-mixité totale dans ses rangs, et a donc interdit la présence d’hommes cisgenres [qui ont un sexe d’homme et se considèrent comme des hommes, NDLR]. Je conviens avec l’une des participantes de venir assister à une réunion.

 

“Ce qui tu écris pourra être lu par des hommes”

 

Ce mercredi 30 avril, quelques filles stationnent déjà devant la maison des associations, peu avant 19h. La réunion est ouverte à toutes. Mais pas à tous, donc.

Lors du tour de table, quand vient le moment de me présenter et d’expliquer mon projet, je sens comme un malaise passer parmi les femmes et transgenres présents.

Au début, la réunion se déroule normalement. On y discute de la préparation de la marche de manière assez classique ; appel à rédiger, pancartes, slogans, etc. Je prends des notes. J’ai l’impression qu’on m’observe. Que je dérange.

Finalement, une demi-heure après le début de la réunion, M., femme transgenre, m’interpelle : il faudrait qu’on discute de ma présence parce qu’elle pose un “problème”. J’explique le sens de mon projet de fin d’études, je parle des collectifs déjà rencontrés. Et là, la sentence tombe : “là c’est une réunion en non-mixité, et ce que tu écris pourra être lu par des hommes, donc le principe ne sera pas respecté”.

J’essaie d’argumenter, mais finalement, la conclusion est que j’ai le droit de rester, mais pas de raconter. 

 

“Notre non-mixité est résistante”

 

A la fin de la réunion, la féministe avec qui j’ai échangé par mails s’excuse ; elle avait apparemment mal compris le sens de ma démarche.

Je demande à Laura, féministe d’une vingtaine d’années, de m’expliquer pourquoi ce concept de non-mixité est si important. “On se débarrasse d’une appréhension lorsqu’on est en non mixité. Ce soir par exemple, on n'a pas eu à se demander combien de fois les mecs avaient pris la parole, par rapport à nous”, m’explique-t-elle.

“Cette marche de nuit en non-mixité c’est pour renverser la situation actuelle : les hommes qui se sentent en position de force et les femmes qui se sentent en danger”, poursuit Laura.“La présence masculine en trop grand nombre est une agression”, estime-t-elle.“Nous, notre non-mixité est résistante”.

“Les marches de nuit ont pour objet de créer des groupes solidaires de femmes, qui prennent en charge elles-mêmes leurs revendications sur la ville, c'est du féminisme politique, qui peut être très radical”, décrypte Yves Raibaud, qui n’est pas surpris par la décision du collectif de verrouiller le contenu de la réunion.

“On dénigre la non-mixité des femmes car les hommes n’ont pas intérêt à ce que les femmes aient des lieux de constitution de pouvoir.”, analyse-t-il.

“C’est comme pour les marches exploratoires de femmes dans la ville. Elles ont intérêt à être non-mixtes, sinon les femmes n’osent pas dire ce qu’elles pensent”, conclut-il.

Cette comparaison avec les marches exploratoires de femmes m’interpelle ; le concept, apparu plusieurs fois au cours de mes recherches sur la réappropriation de l’espace public, repose lui aussi sur la non-mixité.

Des groupes de femmes volontaires explorent un quartier pour identifier les éléments qui limitent leur circulation dans l’espace public, les raisons de leur sentiment d’insécurité, et fournir sur cette base une enquête de terrain à la municipalité.

Née au Canada dans les années 1990, cette pratique a gagné la France et notamment Paris dès le début des années 2000. En 2009, ce sont les villes de Dreux, Drancy, l’Ile-Saint-Denis et Montreuil qui se sont essayées aux marches exploratoires.

Ces marches connaissent actuellement un regain d’intérêt ; un guide méthodologique a été élaboré en janvier 2013 par le Secrétariat général à la Ville pour les encourager.

Le ministère des Droits des femmes, lui, a signé en octobre dernier une convention avec le ministère de la ville et de l’égalité des territoires pour développer les marches exploratoires de femmes dans les quartiers prioritaires. “Près d’une femme sur 3 se sent en insécurité dans son quartier, contre moins d’une femme sur 5 hors Zus [Zones Urbaines Sensibles]”, si l’on en croit une étude du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes parue le mois dernier.

Contacté sur le sujet, le ministère des Droits des femmes m’informe que “dans le cadre du 4e plan national de prévention et de lutte contre les violences faites aux femmes, des diagnostics partagés sous forme de marches exploratoires (...) seront réalisés dans 10 sites expérimentaux en 2014”.

Pour en savoir plus sur cette pratique qui recueille une telle attention politique, je contacte Marie-Dominique de Suremain, urbaniste membre du cabinet d’experts Maturescence, qui a déjà formé et organisé plusieurs marches, dont la dernière en date a eu lieu à Gennevilliers l’année dernière.

 

Mettre le doigt sur les “petites violences intériorisées”

 

Un des objectifs est de “faire constater des choses que les décideurs ne voient pas, que les femmes assimilent de façon implicite sans examiner le pourquoi. Ces petites violences sont tellement intériorisées qu’on se comporte d’une certaine façon pour éviter les problèmes”, remarque-t-elle.

Les marches exploratoires peuvent permettre de noter la présence d’un éclairage insuffisant qui peut créer un sentiment d’insécurité, ou remarquer que l’on n’emprunte pas certains couloirs ou accès dont la visibilité n’est pas bonne, et qui sont souvent occupés par de petits groupes d’hommes.

Ou bien passer devant certains cafés que des collectifs comme “Place aux femmes” n’ont pas (encore) réinvestis : “On a terminé la marche en rentrant dans un café devant la mairie. Devant, une rangée de messieurs qui fument, et qui, rien que par le regard, font changer les filles de trottoir. J’ai moi-même eu la sensation physique de franchir une barrière”, se rémémore l’urbaniste.

Pour autant, pour gagner en légitimité, les marches exploratoires ont pu avoir tendance à insister sur le bénéfice que représentaient leurs actions pour l’intérêt général et la collectivité. “On a commencé par parler d’amélioration du cadre de vie”, me précise Nora Imerraden, fondatrice de l’association les Drouaises, qui a été pionnière dans les marches exploratoires mises en place à Dreux.

Formée entre autres par Marie-Dominique de Suremain, Nora Imerraden m’explique avoir commencé en 2009 par des actions comme le tri sélectif, le fleurissement de ronds-points où jusqu’ici les voitures étaient condamnées à brûler… Mais “il “ne faut pas se mentir. Il s’agit toujours de lutter contre l’insécurité des femmes”, me confirme-t-elle. En précisant bien que “si une femme se sent en sécurité, tout le monde se sentira en sécurité”.

 

Les femmes, actrices de l’espace public

 

“C’est une forme de responsabilisation, et je pense qu’on a réussi. Grâce aux marches les femmes récupèrent de l’espace public”, conclut-elle.

Marie-Dominique de Suremain insiste elle aussi sur la responsabilisation des femmes : “les femmes, habituellement écartées des structures de décisions, deviennent des actrices de l’espace public, au sens social et politique du terme.”, estime-t-elle.

Mais la non-mixité questionne. S’il s’agit d’identifier des dysfonctionnements généraux “au bénéfice de tous”, pourquoi les hommes n’en feraient-ils pas partie ?

 

Un engagement mixte ?

 

“Il ne faut pas que ce soit uniquement les femmes qui participent à ces marches. Les hommes aussi peuvent en faire partie puisqu’ils sont partie prenante”, estime Chris Blache, socio-ethnographe de Genre et Ville. Car selon elle, le spectre de la bonne ménagère et garante de l’ordre public n’est jamais loin : “Il ne faut pas remettre les femmes dans un rôle de contrôle social”.

Mais les hommes ne sont pas absents de ce travail de réappropriation. Sur le tract distribué par le collectif "Stop harcèlement de rue", j'avais ainsi repéré un dessin réalisé par Thomas Mathieu.

Auteur du “Projet Crocodiles”, il illustre des situations de harcèlement et d’agressions dans l’espace public vécues par des internautes. Les hommes, quels que soient leurs comportements, sont représentés sous la forme de crocodiles.

 

“C’est des hommes dont on attend un changement de comportement”

 

Et, dans les rangs du collectif “Stop harcèlement de rue”, il y a quelques “crocodiles” qui ont pris conscience de “l’ampleur du problème”, comme l’explique Mathieu, 38 ans.

 

 

“Je suis gêné que sur un problème qui vient des hommes et qui touche les femmes, ce soit encore aux femmes qu’on demande de mener les actions pour le résoudre. Alors que c’est des hommes dont on attend un changement de comportement”, assène-t-il.

Pour faire changer les mentalités à son échelle, il a aussi monté un collectif masculin, “Même pas mâle”. Et conclut : “Je préfèrerais vivre dans un monde où les femmes se sentent à l’aise dans la rue."

 

Laura Fernandez Rodriguez

 

Remerciements à : Célia Mériguet, Yann Dereuddre et Aurélien Dumény, Fanou Lefebvre, Gwendolen Cadete Santos Aires

შექმნილია  “ჯამპსტარტ ჯორჯიას” მიერ