CAO DAI, UNE RELIGION VIETNAMIENNE DANS LA BANLIEUE DE PARIS

Si l'on en croit les guides touristiques du Vietnam, là où cette religion est née, le caodaïsme est « la rencontre de l'Occident et de l'Orient », un pot-pourri au vague goût new age, qui mélange les bodhisattvas bouddhistes avec les séances de spiritisme, et le yin et le yang du Taoisme avec un décor kitsch au pur style Disney. Ajoutons enfin, cerise sur le gâteau, une vénération pour le moins inattendue pour Victor Hugo, William Shakespeare ou encore Jeanne d'Arc; et tous les ingrédients sont là pour donner l'image d'une religion ridicule et grotesque, difficile à prendre au sérieux.

Mais il faut regarder un peu plus en profondeur.

Visite au temple d’Alfortville, en banlieue parisienne, pour découvrir une communauté qui s'interroge sur les moyens de transmettre aux jeunes de la deuxième génération le sens d’une religion dont la langue et les repères culturels leur échappent chaque jour davantage.

Fondée en 1926, la religion Cao Dai compte aujourd'hui entre 2 et 4 millions de fidèles au Vietnam, et entre 13 000 et 15 000 à l'étranger. Cette diaspora est le fruit de plusieurs vagues d'émigration entre les années 50 et 80, dont la plus importante est celle des « boat-people » suite à la prise du pouvoir par les communistes d'Hô Chi Minh en 1975.

Toutes les religions ont une seule origine


« Le Cao Dai est la foi universelle dans le principe selon lequel toutes les religions ont une seule et même origine, qui est Dieu, aussi bien appelé Allah, ou le Tao, ou bien le Vide, une seule morale basée sur l'amour et la justice, et ne sont que des manifestations différentes d'une et unique Vérité. » - Site internet du temple caodaïste de Riverside, en Californie.

C'est ce message d'unité de toutes les croyances que Ngô Van Chiêu, fonctionnaire dans l'administration coloniale de l'Indochine française sur l'île de Phu Quoc (sud-ouest du Vietnam), aurait reçu de Dieu lors d'une séance de spiritisme. Il fonda ainsi, en 1926, la religion « Cao Dai » (« haute tour »), une expression qui désigne Dieu.

Cérémonie du midi au temple Cao Dai de Tay Ninh, Vietnam, juillet 2014

« A travers l'écriture divine et les médiums, une divinité appelée “Cao Dai” apparut et apporta aux populations opprimées de la Cochinchine une idéologie indigène, universaliste, millénariste et patriotique, qui reflétait les frustrations et les aspirations de la population colonisée et du processus d'acquisition de l'indipendence du Vietnam. » - Jérémy Jammes, « Caodaism and its Global Networks », p.339.

Le caodaïsme reprend des concepts du Bouddhisme, du Taoïsme et du Confucianisme, ainsi qu'une structure hiérarchique du clergé similaire à celle de l'Église catholique. Dans son panthéon, à côté de Jésus, Confucius, Lao Tseu et Bouddha, figurent des personnages historiques comme Victor Hugo, William Shakespeare, le poète chinois Li Bai, Jeanne d'Arc, Lénine...

Petite histoire d'une religion puissante

 

La nouvelle religion attira de nombreux fidèles et son Saint Siège à Tây Ninh, à une centaine de kilomètres d'Hô Chi Minh Ville, s'agrandit au point d'avoir une armée à son service. Certains caodaïstes caressaient déjà le rêve de construire un jour un État religieux avec Tây Ninh pour capitale.

Un rêve qui leur a toujours valu d'être réprimés et contrôlés, encore plus à partir de 1975, date de la prise du pouvoir des Việt Minh communistes d'Hô Chi Minh dans tout le Vietnam.

D'après l'expert du Cao Dai Jérémy Jammes, à l'époque, presque 25% de la population du Vietnam du Sud était de foi caodaïste. Tây Ninh disposait de forces militaires et d'un puissant réseau d'influence, surtout dans les zones rurales, grâce à ses structures sociales et caritatives qui employaient 6 000 personnes et géraient des magasins, des entreprises et des terrains agricoles.

En 1975, plusieurs terrains furent confisqués, des leaders religieux furent accusés de travailler comme espions pour la CIA, le spiritisme fut interdit et la présence d'un « conseil de gestion » étatique fut imposée dans tous les lieux de culte.

Temple de Tây Ninh, Vietnam, juillet 2014
L'oeil divin représenté sur une fenêtre du temple de Tây Ninh, Vietnam, juillet 2014
Un membre du clergé se rend à la cérémonie de midi au temple de Tây Ninh, Vietnam, juillet 2014
Une orchestre joue de la musique pendant la cérémonie de midi au temple Tây Ninh, Vietnam, juillet 2014
Temple de Tây Ninh, Vietnam, juillet 2014
Deux fidèles sortent du temple de Tây Ninh à la fin de la cérémonie de midi, Vietnam, juillet 2014

Aujourd'hui, depuis l'ouverture graduelle du pays à partir de 1986, l'emprise de l'État sur l'église Cao Dai s'est adoucie, mais lors de sa visite au Vietnam en juillet 2014 le Rapporteur spécial de l'ONU sur la liberté de culte relevait encore un fort contrôle administratif et des restrictions au culte Cao Dai, ainsi que le manque de protections adéquates dans les textes de loi.

A partir des années 50, et particulièrement entre 1975 et 1985, de nombreux vietnamiens ont fui leur pays et, parmi eux, des caodaïstes. Ils se sont établis aux États-Unis, au Canada, en Australie ou en Europe, où ils ont fondé de nouveaux temples.

Les fidèles caodaïstes en France ne seraient que soixante-dix environ. Certains habitent dans le sud, à Aix-en-Provence ou à Marseille, d'autres, plus nombreux, vivent dans la banlieue méridionale de Paris : à Alfortville et Villeneuve-Saint-Georges.

Du Vietnam à la banlieue parisienne :

 

les caodaïstes d'Alfortville

 

On pourrait croire à l’entrée d’une maison privée comme une autre, si ce n’était pour le grand panneau bleu indiquant « Église Cao Dai de Paris ». Un peu caché par le feuillage des arbres de la cour interne, un œil grand ouvert, dessiné sur le drapeau tricolore caodaïste, regarde les passants dans la rue.

Entrée du temple Cao Dai d« C’est l’œil de Dieu, » explique Long Quach-Hiep, le vice-président de cette modeste communauté religieuse d'Alfortville, composée principalement de vietnamiens arrivés ici entre les années 60 et 80.

Avec sa quarantaine de fidèles réguliers, le temple d’Alfortville est l’un des deux principaux lieux de culte Cao Dai en France. L’autre se trouve à Villeneuve-Saint-Georges, à une dizaine de kilomètres plus au sud.

Ce dimanche, les fidèles sont pratiquement au complet puisqu'on célèbre la Fête annuelle de la Mère Divine de l'Univers, qui représente le principe Yin de la création.

A l’entrée de la maison-temple d’Alfortville, Kim, l'épouse de Long, les yeux anxieux rétrécis derrière des épaisses lunettes, les appelle à entrer et à monter à l’étage : tout est prêt pour la cérémonie.

En bas, dans le frigo et dans les casseroles, une soupe de légumes au tofu et des gâteaux de riz attendent les fidèles pour le repas commun qui suivra le culte.

Cérémonie au temple Cao Dai d

Tous habillés dans de longues tuniques blanches, ils enlèvent leurs chaussures avant de monter par un étroit escalier à la pièce du haut, qui fait office de temple. La décoration est beaucoup plus sobre que celle du temple de Tây Ninh au Vietnam, mais on y retrouve l'autel avec une image de l'œil divin et deux colonnes décorées de dragons en rouge et en or.

La cérémonie commence : les hommes d'un côté, les femmes de l'autre. Des enfants traversent de temps en temps la foule de tuniques blanches pour aller jouer dans la petite pièce à côté.

Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014
Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014
Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014
Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014
Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014
Cérémonie au temple Cao Dai d'Alfortville, septembre 2014

Fidèles, sympathisants et curieux

 

Des prières et des chants se succèdent; tout est en langue vietnamienne. Le seul non vietnamien parmi les fidèles est Lakhdar, il ne répond pas aux prières, mais il suit le texte sur le cahier de prière de Long, à son côté.

Il est algérien, m'explique-t-il plus tard, et de confession musulmane. Il parle un peu le vietnamien grâce à sa femme, qui est vietnamienne et croyante caodaïste. C'est par respect envers elle qu'il vient ici, et aussi parce qu'il est « un peu curieux. »

 

« Je respecte les autres et je voudrais savoir [comment c’est] d’être bouddhiste, chrétien, juif, musulman; c'est enrichissant. Toutes les cultures sont [proches], ce sont les hommes qui les écartent. » Lakhdar.

Le cas d'Henriette est similaire : vietnamienne arrivée en France en 1955 pour ses études, elle est mariée à un caodaïste. Tout en restant elle-même de foi catholique, elle participe de temps en temps aux rites Cao Dai et se définit comme une « sympathisante » de cette Église.

Lecture et discussion des textes sacrés, Alfortville, septembre 2014

La cérémonie se termine par un banquet d'offrandes de fruits et de gâteaux de riz. Tout le monde descend au rez-de-chaussée pour le repas en commun. Dans l'après-midi, ils liront et discuterons ensemble des textes sacrés – activité qui se fait, encore une fois, entièrement en vietnamien.

 

Les vagues de la diaspora

 

La lecture des textes se déroule dans la salle à manger, sur les tables du déjeuner tout juste débarrassées. Accrochée au mur, la photo de la fondatrice de l'église d'Alfortville.

« C'est ma mère, » me dit Nghiep Truong Tan, le président de cette communauté, « Elle a toujours voulu réunir les adeptes en France. »

« Il y a eu de plus en plus de vietnamiens, surtout ceux qui sont arrivés en 1975. Parmi eux il y avait beaucoup d’adeptes et grâce au bouche à l'oreille ils savaient qu’il y avait un endroit ici où on pouvait se réunir. A ce moment-là il a fallu structurer, officialiser le temple. [Nous nous sommes donc constitués] en association suivant la loi française 1901. » C'était le début des années 80.

Selon l'estimation de Nghiep, il y aurait environ une soixante-dizaine de fidèles Cao Dai dans toute la France. « Aux États-Unis ils sont beaucoup plus nombreux, » ajoute-t-il, « En Australie aussi... ».

La communauté française « a été formée par des vietnamiens venus faire leurs études en France dans les années 30 ou 40, bien avant 1975. […] Après 1975, ceux qui avaient été membres du parti communiste et qui étaient déçus et voulaient quitter le Vietnam, allaient en France parce qu'en France il était acceptable d'être un gauchiste déçu. Mais ils ne voulaient pas aller en Californie, parce que là-bas ils auraient été vus comme des communistes. » Janet Hoskins, experte de caodaïsme.

« Certains disent que la communauté Cao Dai en Californie est la "petite Saigon", » explique Janet Hoskins, « alors que la communauté autour de Paris est la "petite Hanoi". » Cela vient de l'identité politique relativement gauchiste des premiers caodaïstes arrivés à Paris, par opposition à l'esprit fortement anti-communiste des immigrés caodaïstes aux États-Unis.

Aujourd'hui, les caodaïstes françaises constituent « une communauté plus mélangée, qui inclut des gens d'orientations différentes. »

Passer le témoin

 

« On n’est plus beaucoup de jeunes à être restés, » dit Sylvie, vingt ans, ses cheveux teints rouge feu et sa tunique blanche de messe Cao Dai.

« Quand on a des parents ou des grands-parents [pratiquants], c’est plus facile parce qu’on s’est imprégné dès l’enfance. Moi, quand j’étais petite, je faisais comme mes parents : je faisais la prière et je mangeais végétarien dix jours par mois, » ajoute une dame assise à côté.

« Moi, ma sœur et mon frère, on est nés en France [...], » reprend Sylvie, « et la France est un pays plutôt athée. On a donc suivi la société dans laquelle on est, on s’est donnés notre propre choix de vouloir revenir ou pas [au temple]. Moi, j’ai choisi de rester croyante, de suivre la religion avec mes parents. »

Sylvie comprend le vietnamien, mais elle a un peu de mal à le parler, « comme je suis allée à l’école en France, » explique-t-elle.

Comment faire comprendre alors aux jeunes de cette « deuxième génération » le sens d’une religion dont la langue et le contexte culturel leur échappent chaque jour davantage ?

« [Pour] les enfants qui ne parlent que français et qui sont élevés à l'occidentale, il est très très difficile […] de comprendre l'essence de ce qu'on raconte ». Il faut, dit Nghiep, qu'ils puissent grandir avec une « double culture », française et vietnamienne à la fois.

Caodaïstes d'outre-atlantique

 

Aux États-Unis, pour maintenir cette double culture auprès des jeunes, les initiatives sont multiples. Récemment, la communauté caodaïste californienne a créé un centre culturel Cao Dai pour les enfants et un groupe d'étude bilingue des textes sacrés, en anglais et vietnamien.

Des associations d'étudiants caodaïstes organisent également des camps d'été pour apprendre la doctrine. « Honnêtement, je pense qu'une autre raison [de ces camps] est d'aider à “reproduire la religion” » dit Janet Hoskins, « On fait en sorte que des jeunes puissent rencontrer d'autres jeunes caodaïstes qu'ils pourraient épouser. »

« Le Cao Dai est ouvert aux mariages inter-confessionnels, [...] mais évidemment ils aimeraient voir leurs jeunes caodaïstes se marier entre eux pour que leur religion se reproduise dans les nouvelles générations. »

Récemment, 26 nouveaux « prêtres apprentis », des jeunes entre la vingtaine et la trentaine, ont été ordonnés en Calfornie.

« [Aux États-Unis], ils font beaucoup d'efforts pour créer une jeune génération qui pourra être à la tête de la communauté une fois que la génération actuelle aura 75 ans – ils ont déjà la soixantaine, ils ne vivront pas pour toujours et ils en sont conscients. » Janet Hoskins.

Traduire, trahir

 

« Si par hasard je meurs, alors toutes mes connaissances partent en fumée, » dit Long, « C'est pour cela que [...] j'ai décidé de traduire, parce que je pense à l'avenir de notre religion. »

Mais le défi n'est pas des moindres. Il ne s'agit pas là d'un travail que tout vietnamien né en France pourrait faire : la maîtrise du vietnamien et du français ne suffit pas, il faut connaître la doctrine Cao Dai et tout un éventail d'éléments culturels fortement enracinés dans les civilisations orientales et liés à l'histoire religieuse du Vietnam.

« Traduire n'est pas suffisant, » Nghiep en est convaincu « Il faut connaître l'essence de la langue pour pouvoir comprendre. […] Aborder la religion par les livres traduits, sans connaître l'histoire, la littérature, tout ce qui fait le Vietnam et le vietnamien, moi je n'y crois pas. C'est toujours bien de pouvoir traduire, mais on ne traduira qu'imparfaitement. »


Cérémonie au temple Cao Dai d« Aux États-Unis, il y a plus un mouvement anglophone. » remarque Kim, l'épouse de Long, « On parle et on écrit en anglais, les discours et les messages qu’on apprend sont en anglais. » Cela permet d'ouvrir la religion aux non-vietnamiens.

Hoskins explique que, parmi les « prêtres apprentis » récemment ordonnés en Californie, on trouve aussi quelques non-vietnamiens, dont une qui a même créé son propre temple à New York.

« Personnellement, j'ai l'impression qu'elle pratique une forme de religion à elle. Mais [la communauté caodaïste californienne] est très fière d'elle. Elle montre qu'ils sont ethniquement variés. »

« Même si ma connaissance de la langue française n'est pas parfaite, j'ai fait le premier pas. » dit Long, qui a déjà traduit en français de nombreux ouvrages caodaïstes. « J'espère que les générations futures comprendront ce premier pas, pour l'améliorer et le transmettre [...] à la prochaine génération de caodaïstes. »

Victor Hugo, spiritisme et serpents en


technicolor : mais c'est quoi cette religion ?

C'est avec un message divin que commence l'histoire du caodaïsme. Et c'est à travers des séances de médiums que ses leaders ont reçu, au fil de l'histoire, la légitimation céleste de leur rôle, ainsi que des messages souvent vecteurs de revendications sociales et politiques. Interdites par le gouvernement communiste en 1975, les séances spiritistes sont encore illégales aujourd'hui au Vietnam.

« Les caodaïstes utilisent le spiritisme pour parler directement aux grands maîtres spirituels du passé et recevoir leurs enseignements sans la contamination de pratiquants humains imparfaits, » explique Janet Hoskins (« Seeing syncretism as visual blasphemy », p.51).

Malgré l'interdiction, « Il y a des séances qui se font au Vietnam actuellement, de manière éparpillée et toujours confidentielle,» exlique Nghiep, « Ici [à Alfortville] on n'en fait pas, pour de multiples raisons : on n'a pas encore la permission divine pour le faire et il n'y a pas de personnes qui soient capables de le faire. »

Temple Cao Dai à Da Nang, centre du Vietnam, juillet 2014
Temple Cao Dai à Da Nang, centre du Vietnam, juillet 2014
Temple Cao Dai à Da Nang, centre du Vietnam, juillet 2014
Temple Cao Dai à Da Nang, centre du Vietnam, juillet 2014

Le spiritisme est probablement l'une des raisons pour lesquelles Victor Hugo a été intégré dans les panthéon caodaïste. « Il a fait "tourner les tables", » explique Nghiep.

Fresque. Tay Ninh, juillet 2014Toutes ces figures historiques curieusement vénérées dans le caodaïsme – comme Victor Hugo, mais aussi Jeanne d'Arc, Sun Yat-sen, Lénine, Shakespeare...- ne sont, d'après Nghiep, que des « détails » de l'histoire, des éléments quelque peu « anachroniques. » D'ailleurs, me fait-il remarquer, on ne les retrouve pas dans tous les temples.

À Tây Ninh, Saint-Siège du caodaïsme au Vietnam et aujourd'hui haut lieu touristique, le hall d'entrée du temple est décoré d'une grande fresque figurant côte à côte Victor Hugo, l'homme d'État chinois Sun Yat-sen (XIX-XX) et le poète vietnamien Nguyễn Bỉnh Khiêm (XV-XVI).

Les fenêtres de ce Vatican caodaïste sont décorées d'un œil divin gauche renfermé dans un triangle. L'icône parfaite pour évoquer tout un tas de traditions bizarres dans la tête du touriste inconscient ébloui par le soleil vietnamien : de l'œil du dieu Horus de l'Égypte antique, en passant par les francs-maçons, jusqu'à la théorie du complot des Illuminati pour conquérir le monde, un billet de un dollar après l'autre.

 

Tây Ninh : le regard des touristes

Chaque jour, des centaines de touristes débarquent des bus d'agences touristiques à Tây Ninh, où ils peuvent assister à la cérémonie de midi et prendre des photos.

Je demande à Nghiep quelle est son opinion sur ce phénomène. « Une très mauvaise opinion, » répond-il sans hésitation. « La recherche spirituelle se fait par le cœur, pas par le tourisme, » ajoute Long.

Comme l'explique dans l'une de ses publications Jérémy Jammes, depuis 1994 « le Saint-Siège de Tây Ninh se trouve inscrit dans le programme des tour-opérateurs locaux et internationaux, qui en ont fait le "symbole de la rencontre entre l'Orient et l'Occident". » (« La répression comme fonction sociale complexe », p.285).

En 1995, le caodaïsme obtient le statut légal de religion reconnue par l'État vietnamien; mais, souligne Jammes, les contreparties de cette reconnaissance sont plus de transparence et de contrôle étatique de ses activités.

La marchandisation de cette tradition, promue par le discours simpliste des brochures touristiques, permet à l'État vietnamien « de surveiller les activités du Saint-Siège et de contrer ses ambitions nationales - sans parler du fait que cet État est le principal bénéficiaire des revenus générés. » - Jérémy Jammes, ibid., p.286.

L'identité caodaïste est réduite à un folklore à l'usage des touristes.

L'ouverture du Saint-Siège de Tây Ninh au tourisme « amène insensiblement les fidèles à saisir un univers traditionnellement perçu comme sacré, spirituel et mystérieux, comme un lieu désormais sécularisé, commercialisable et physiquement accessible. » Jérémy Jammes, ibid., p.286.

Entre blasphème visuel et sarcasme colonial

Le temple de Tây Ninh regorge de couleurs et d'éléments de décor empruntés aux traditions architecturales orientales et occidentales et réaménagés dans un ensemble baroque et kitsch, que l'écrivain Graham Greene décrivit en 1955 dans son roman « The Quiet Americain » comme une « fantaisie orientale en style Walt Disney », avec « dragons et serpents en technicolor. »

Selon Janet Hoskins, ce point de vue puise ses racines dans  « l'économie politique du sarcasme colonial. » - op.cit., p.32.

En effet, dès l'époque de l'Indochine française dans les années 50, les observateurs occidentaux ont condamné le syncrétisme architectural de Tây Ninh comme « blasphème visuel », à la fois esthétique et éthique.

Mais si la réappropriation de personnages et éléments architecturaux occidentaux de la part des vietnamiens colonisés était considérée comme grotesque et parfois offensante, à la même époque, l'appropriation des traditions architecturales orientales par les colonisateurs était vue comme tout à fait légitime.

« Le caodaïsme était un nouveau mouvement religieux suivi par trois millions de personnes dans l'Indochine française, et son architecture audacieuse et "présomptueuse" était un acte visuel d'insurrection, une révolution iconographique censée préparer le chemin pour la révolution politique à venir. » Janet Hoskins, op.cit., abstract.

Encore aujourd'hui, l'architecture foisonnante de Tây Ninh ne peut qu'étonner ceux qui visitent ce lieu. Selon Nghiep, « cultuellement tout est explicable, » mais ne pourrait pas être correctement compris par quelqu'un qui « débarque en touriste. »

« Avant l'ambition, dans 100 000 ans, que l'Occident puisse comprendre le caodaïsme...» dit-il, « oui, tant mieux, mais dans 100 000 ans ! »

Un problème d'image

Janet Hoskins regrette qu'il n'existe pas un personnage charismatique représentatif du caodaïsme, comme l'est le Dalai Lama pour le bouddhisme tibétain. Le Cao Dai réussirait alors peut-être à se faire respecter et accepter comme une vraie religion, même si « le nombre de convertis occidentaux ne serait probablement jamais très élevé parce que c'est une religion très hiérarchique et difficile à appréhender pour des occidentaux, » précise Hoskins.

« C'est la religion de tellement de personnes, elle a une longue histoire, elle est liée aux auto-représentations des Vietnamiens au cours de l'histoire et en particulier par rapport à la société coloniale française. [...] » conclut Hoskins, « Elle mérite quelque chose de mieux qu'une simple étiquette de secte, voilà ce que j'ai envie de dire. »

« Ce n'est pas juste un monde imaginaire et bizarre. C'est une religion qui a une véritable tradition et de nombreux fidèles. » Janet Hoskins.

Ce récit se base sur :

  • une journée de visite et interviews au temple Cao Dai d'Alfortville, Île de France, en septembre 2014
  • une visite au temple Cao Dai de Tây Ninh, dans le sud-ouest du Vietnam, en juillet 2014
  • une visite au temple Cao Dai de Da Nang, dans le centre du Vietnam, en juillet 2014
  • une interview téléphonique de Janet Hoskins, experte du caodaïsme et Professeure d'anthropologie et religions à l'Université de la Californie du sud, à Los Angeles, le 2 octobre 2014
  • la consultation de plusieurs publications sur le caodaïsme :
  • Jérémy Jammes, "La répression comme fonction sociale complexe. L'Etat vietnamien face au mouvement Cao Dai de 1975 à nos jours", dans "État, religion et répression en Asie", Éditions Karthala, Paris, 2011, p.263-310
  • Jérémy Jammes, "Caodaism and its Global Networks : An Ethnological Analysis of a Vietnamese Religious Movement in Vietnam and Abroad", dans "Vietnam, histoire et perspectives contemporaines", Moussons 13-14, 2009, Institut de recherche sur le Sud-est asiatique, p.339-358
  • Jérémy Jammes, "L'Etat vietnamien face à la religion Cao Dai : Procédures punitives et réponses des fidèles du Saint Siège de Tây Ninh", 2ème Congrès du Réseau Asie, 2005, Paris, France
  • Janet Hoskins, "Seeing Syncretism as Visual Blasphemy : Critical Eyes on Cao Dai Religious Architecture", University of Southern California, Los Angeles, Material Religion The Journal of Objects Art and Belief, Volume 6, Issue 1, 02/2010
  • la consultation de ressources en ligne, en particulier :

 

Silvia Romanelli | www.silviaromanelli.com

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